L’Islam, religion du juste milieu[1], se trouve en tous points équidistant des extrêmes que sont le judaïsme rabbinique et le christianisme paulinien qui ont précédé la venue de Muhammad afin de spécifier aux musulmans les écueils à éviter : ainsi, pour les juifs, Jésus que nous venons d’évoquer est un fils adultérin qu’aurait eu Marie avec l’ennemi romain[2], pour les chrétiens, il est le fils au sens littéral et charnel de Dieu, alors que pour les musulmans, il est un prophète et messager[3] né d’une femme vertueuse (vierge), que Dieu a placée au-dessus de toutes les femmes[4] et il est le Messie/le Christ.[5] Les juifs ont interprété la loi et ont compliqué la religion au point de la rendre ardue voire impraticable, les chrétiens l’ont rendu quasiment inexistante mais pour les musulmans, il est aisé de l’appliquer intégralement. Ce dernier point peut être illustré par les prescriptions alimentaires : chez les juifs, la liste des interdits est très importante[6], chez les chrétiens « pauliniens » toutes les nourritures peuvent être consommées[7] et chez les musulmans les interdits alimentaires sont limités[8]. Par ailleurs, les juifs ne se préoccupent que de la vie d’ici-bas[9], les chrétiens que de l’au-delà (comme le montre le mépris professé pour la chair), alors que les musulmans doivent œuvrer pour les deux demeures[10] escomptant ainsi tout autant le bien de l’ici-bas que celui de l’au-delà. L’islam n’engage pas à sacrifier ce bas-monde et rejette le monachisme[11]. Enfin, l’islam préconise le juste milieu entre essentialisme et existentialisme : toutes les obligations et tous les interdits de sa Loi sont intrinsèques à la nature humaine et donc à son côté essentialiste, c’est pourquoi ils restent valables en tout temps et en tout lieu. A l’inverse, tout ce qui est permis ou toléré religieusement relève du côté existentialiste de la nature humaine. Ainsi, pour ce dernier côté, chacun détermine ce qui est bien ou mal pour lui en fonction de sa culture, de son pays ou de son époque. Autrement dit, les obligations et les interdits de l’islam représentent les limites fixées par Dieu et concernent des points communs, immuables et identiques à tous les hommes quelle que soit l’époque et sont donc intrinsèques à la nature humaine. L’homme a toute liberté d’œuvrer entre ces limites en ayant une marge de manœuvre personnelle à chacun. Donc, les hommes peuvent se comporter différemment en fonction de leur époque et de leur culture tant qu’ils restent dans ces limites. Ainsi, il n’y a que cinq peines légales (châtiments corporels) dans le Coran concernant les délits les plus graves, les autres pénalités restant à la discrétion des autorités musulmanes. De même, beaucoup d’injonctions coraniques se réfèrent aux us et coutumes ou à ce qui est reconnu comme convenable par la population (ma’ruf). A titre d’exemple, le bon comportement envers les parents n’aura pas la même signification dans les différentes cultures.
[1] « C’est ainsi que nous avons fait de vous la communauté du juste milieu » (S.2, v.143)
[2] On retrouve cette accusation dans le Talmud avec pour nom au soldat romain Pantéra. Voir Tosefta, Hul. II, 22- 24 ; Talmud de Jérusalem, Shab. 14, 4 (14d) ; AZ II,2 (40d-41a) ; Talmud de Babylone, Sanh. 67a ; Shab. 104b ; Ecclésiaste R. 1, 24.
[3] « Le Messie Jésus, fils de Marie, n’est qu’un messager de Dieu » (S.4, v.171)
[4] « (Rappelle-toi) quand les anges dirent : "Ô Marie, certes Dieu t'a élue au-dessus des femmes des mondes. » (S.3, v.42)
[5] Voir la note n°38.
[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/Cacherout
[7] https://books.openedition.org/editionscnrs/10463?lang=fr
[8] Le Coran n’interdit ainsi que la bête morte (c.à.d non égorgée avec la mention du nom de Dieu), ce qui a été sacrifié aux idoles, le sang répandu et le porc.
[9] « Et certes tu les trouveras (les juifs) les plus attachés à la vie [d'ici-bas], pire en cela que les associateurs. Tel d'entre eux aimerait vivre mille ans. Mais une pareille longévité ne les sauvera pas du châtiment ! Et Dieu voit bien leurs actions. » (S.2, v.96)
[10] D'après Anas Ibn Malik : La plupart des invocations du Prophète étaient : « Ô Dieu, notre Seigneur ! Accorde- nous du bien dans l'ici-bas, du bien dans l'au-delà et protège-nous du châtiment du feu » (al Bukhârî).
[11] « Ensuite, sur leurs traces, Nous avons fait suivre Nos [autres] messagers, et Nous les avons fait suivre de Jésus fils de Marie et lui avons apporté l'Evangile, et mis dans les cœurs de ceux qui le suivirent douceur et mansuétude. Le monachisme qu'ils inventèrent, Nous ne le leur avons nullement prescrit. [Ils devaient] seulement rechercher l'agrément de Dieu. Mais ils ne l'observèrent pas (ce monachisme) comme il se devait. Nous avons donné leur récompense à ceux d'entre eux qui crurent. Mais beaucoup d'entre eux furent des pervers. » (S.57, v.27)